(Titre original : Hacksaw Ridge)

Par Victor Hulbert

Comment un livre peut-il autant inspirer un homme au point qu’il passe 40 ans de sa vie à essayer d’en faire un film ? Le plus malchanceux des héros (titre original : The Unlikeliest Hero) est l’histoire simple et courageuse d’un héros de guerre qui a refusé de se battre, mais qui, en tant que médecin de guerre, a sauvé des centaines de vies. Cette histoire a d’une certaine façon captivé l’imagination du jeune canadien, Stan Jensen. Bien que n’ayant aucune expérience dans l’édition ou les médias, il a décidé qu’il passerait sa vie à essayer de faire connaître ce qu’il considère comme une histoire qui change la vie. Il a même déménagé à Los Angeles pour être près de Hollywood, dans l’espoir d’entrer en contact avec quelqu’un qui pourrait l’aider à concrétiser son rêve.

Le nom du médecin : Desmond Doss

Après de nombreux détours et virevoltes, et dix ans après la mort de Doss lui-même en 2006, un film à grand succès, Tu Ne Tueras Point, a transformé l’ouvrage des années 70 de Jensen, Le plus malchanceux des héros, en une œuvre cinématographique qui apporte un regard différent sur les champs de bataille.

Tu Ne Tueras Point raconte l’expérience de guerre d’un jeune disciple qui voulait servir son pays – mais sans tenir une arme dans ses mains !

Doss a supporté le rejet et l’intimidation des soldats qui méprisaient ses principes chrétiens pacifiques. Néanmoins, le moment venu, il a sauvé leur vie. Il a servi sur le champ de bataille ensanglanté du Pacifique, théâtre de la 2ème Guerre Mondiale, et est devenu le premier objecteur de conscience à être récompensé de la Médaille d’Honneur du Congrès Américain. Lors d’une des batailles les plus connues – celle qui a inspiré le titre original du film – Doss a porté 75 hommes blessés, un par un, sur une falaise de 120 mètres de haut pour les mettre en sécurité en contre-bas. Il fit de même les jours suivant. Doss se mettait continuellement en première ligne pour aider les blessés. Pas même ses propres blessures ne l’ont arrêté. Il a continué à s’occuper des victimes alors que d’autres lui appliquaient les premiers soins.

Son épitaphe dit : “Par sa bravoure exceptionnelle et sa détermination sans faille face à des conditions désespérément dangereuses, Doss a sauvé la vie de nombreux soldats. Son nom est devenu un symbole pour la 77ème Division d’Infanterie pour son service exemplaire qui est allé bien au-delà du sens du devoir.”

Une lecture excitante, mais comment transformer cette belle histoire en un film à grand succès, en particulier quand on découvre que Doss lui-même ne regarde pas de films et n’aime pas le cinéma ?

C’est là que la providence – ou la chance – amène Jensen sur le chemin du scénariste/producteur, Gregory Crosby, petit-fils du légendaire chanteur et acteur Bing Crosby, du fameux “Noël Blanc” (titre original : White Christmas). A cette époque, Jensen était gérant d’une librairie chrétienne à Glendale, en Californie, et Crosby se trouvait là pour une représentation.

Jensen, y voyant une opportunité, s’est approché de lui avec une copie du livre et lui a demandé de le lire car, comme il dit “J’ai toujours pensé que ça ferait un bon film.”

Crosby se souvient parce que Stan avait l’air d’un gars très sympathique, il lui a dit, “Bien sûr”, mais c’est tout. Ce genre de demande est courant pour les gens travaillant dans le cinéma. “J’ai été approché par énormément de gens me demandant de lire leurs scripts ou leurs histoires, alors je n’y ai pas trop prêté attention à l’ époque – pourtant, je dois admettre que le fait que de Desmond Doss ait été le premier objecteur de conscience de l’histoire à gagner la Médaille d’Honneur du Congrès m’avait intrigué, alors en effet, j’ai pris le livre, et à la maison je l’ai posé sur mon bureau déjà trop encombré.”

Et c’est à cet endroit que le livre est resté pendant des mois jusqu’à ce que, un dimanche, Crosby décide de ranger ce bureau et redécouvre le livre caché sous la paperasse, notes et autres documents. “Deux heures plus tard,” se rappelle-t-il, “j’étais littéralement en train de lire le dernier paragraphe quand ma femme et mon fils, de retour à la maison, sont entrés dans mon bureau, inquiets car ils voyaient des larmes dans mes yeux et la chair de poule partout sur mes bras. Préoccupée, ma femme a demandé “Qu’est-ce qui ne va pas ? Est-ce que tu te sens bien ?” J’ai répondu : “Je viens juste de lire l’une des plus grandes histoires de tous les temps – et chaque mot est vrai !”

Dès lors, le projet aurait dû être facile s’il n’y avait pas un obstacle majeur : Doss en personne ne croyait pas au cinéma. En effet, pour lui, il n’avait aucun intérêt à faire un film sur sa vie, se souvient Jensen. “Desmond ne croyait pas en Hollywood et n’irait pas au cinéma pour un tel sujet. Pour lui, c’était une industrie diabolique et irresponsable qui promouvait l’immoralité et un style de vie malsain. Selon lui, tout ce qui intéressait cette ville c’était de faire de l’argent sur le dos des gens.”

Curieusement, le producteur de film de longue date, Crosby, s’identifia avec le point de vue de Doss – du moins jusqu’à un certain point. Crosby s’intéressait à ce qu’il appelle « les films qui réveillent le mouton ». Il avait vu que l’histoire de Doss correspondait exactement à cela : un film qui ferait le spectateur réfléchir à ce qui est vraiment important dans la vie. Il dit « Depuis tout petit, j’ai toujours aimé voir les films de Frank Capra. J’ai toujours cherché à faire des émissions de télévision qui parlent de gens réels et d’évènements qui ont marqué le monde – des histoires qui ont montré à travers l’Histoire comment faire partie de la solution au lieu du problème. Tu Ne Tueras Point porte mon nom, et c’est ce qui devait arriver. »

Après plusieurs semaines de recherches, y compris sur la religion de Doss, Jensen et Crosby le rencontrèrent enfin, lors d’une rencontre d’anciens combattants, vétérans de guerre et médaillés d’Honneur à Los Angeles.

En traversant le hall d’entrée rempli de centaines de vétérans et leurs familles, Crosby et Jensen ont aperçu « cet humble et doux héros » qui parlait avec un jeune soldat. « C’est alors que, comme dirigé par une force supérieure, Desmond a salué le jeune homme avec un grand sourire, il a regardé dans ma direction, et s’est dirigé vers moi et Stan, comme si nous étions des amis de longue date. », se souvient Crosby. « Nous ne l’avions jamais rencontré mais Desmond savait que c’était nous, comme s’il était divinement guidé. Ce fut vraiment un moment marquant, je ne l’oublierai jamais. »

Nous avons eu une longue et fructueuse réunion avec de profondes discussions au sujet de la vie, de la famille, de la morale, de la religion et la grande question : allions-nous pourvoir faire un film sur sa vie ?
Doss a donné la réponse standard qu’il avait donné à plusieurs autres producteurs cinématographiques pendant des décennies : « Je ne veux pas être glorifié pour ce que j’ai fait pendant la 2ème Guerre Mondiale. » Il a ajouté « A mes yeux, c’est entre moi et Dieu, et mon devoir envers mon pays ».

Pour Crosby, il était temps de se plonger dans l’histoire de l’Église adventiste. « Je lui ai dit que je comprenais et je lui ai demandé quelle était l’une des premières choses que son église avait acheté à sa fondation. Il m’a regardé d’un air amusé et a dit, « Une presse à imprimer – c’est ce à quoi tu penses ? » Je lui ai dit : « Exactement ! Et pourquoi donc le pionnier adventiste Hiram Edson a prêté de l’argent à l’église pour acheter cette presse à imprimer ? »

Doss a alors expliqué que les adventistes voulaient transmettre leur message au monde et qu’une presse à imprimer était un bon moyen d’atteindre les gens à travers des bulletins et autres publications. Cela les a conduits vers une discussion sur la valeur des livres, les grandes publications chrétiennes, mais aussi des livres sombres, négatifs et sataniques que Doss ne lirait jamais.

« Je crois que vous blâmez le média au lieu de ce qui se passe dans le média », argumenta Crosby. « Nous avons ici une chance de faire connaître à l’humanité une histoire qui peut réellement faire changer le monde – partager le puissant message, surtout pour les enfants, que tu peux être toi-même, tracer ton propre chemin, et que ce que les autres pensent ne compte pas tant que tu fais ce qui est correct selon ton cœur. »

Le reste appartient à l’histoire. Le film a été fait, Tu Ne Tueras Point, dirigé par Mel Gibson, avec Andrew Garfield dans le rôle de Doss.

Qu’est-ce qui rend ce film différent de tous les autres films de guerre ? Lors d’une interview avec le Hollywood Reporter, Mel Gibson a dit qu’il avait été très inspiré par l’histoire du « médecin de l’armée qui ne voulait pas toucher une arme mais qui voulait quand même participer en sauvant des vies dans le pire endroit de la terre ». Il a ajouté : « Aller au pire endroit sur terre sans arme, y faire son travail au sein du corps médical et sauver autant de vies, c’est remarquable ! »

Pour Jensen, voir le film est un rêve devenu réalité, mais il aurait voulu que cela arrive plus tôt, avant la guerre d’Iraq. « C’est contre culture. Un film comme celui-là doit donner aux gens l’espoir qu’il est permis de prendre position. On peut être un héros et rester fidèle à ses principes ».

Il conclut avec le dilemme de tous ceux qui s’opposent à la guerre et à la violence, mais qui reconnaissent que nous vivons dans un monde qui est tout sauf parfait. « Si vous êtes citoyen d’un pays, vous pourriez devoir vous battre pour ce pays. Si vous êtes citoyen d’un royaume céleste, vous devez être un guerrier pour ce pays. Parfois vous devez être les deux. »

Jensen laisse la question ouverte. Doss apporte une éventuelle réponse.