Par Victor Hulbert

Beaucoup d’objecteurs de conscience, les « infâmes objecteurs de conscience » de la Première Guerre Mondiale ont été méprisés et traités sévèrement à cause de leur position politique ou de leur position pacifique. Il y a un petit groupe cependant, dont les affaires ont été bien au-delà de cela. Voici un bref regard sur les difficultés et les procès rencontrés par quelques-uns d’entre eux.

Un groupe de quatorze hommes adventistes ont choisi de supporter d’être battus, d’avoir faim, ainsi que l’affreuse punition de la « crucifixion » durant la Première Guerre Mondiale, plutôt que de travailler le Sabbat, jour qu’ils respectaient comme jour biblique de repos et d’adoration. Ces soldats anglais déposaient leurs armes à 16 heures pour se préparer au Sabbat.

Mais les sergents se tenaient prêts d’eux, armés de bâtons, revolvers et bottes. Plusieurs ont été battus sévèrement. Après avoir été roués de coups et brisés, ces hommes conscrits étaient mis durement en prison, menottés fortement, si fort que les menottes entraient dans leur chair, dans leur dos.

Ce n’était que le début du jugement pour ces 14 jeunes hommes qui avaient été appelés une année plus tôt alors qu’ils étudiaient au collège missionnaire de Stanborough, une avant-première du Newbold College. Ils allaient devoir continuer à affronter les conséquences brutales de ne pas travailler le Sabbat pendant la Première Guerre Mondiale.

La prison « devait être pire que la vie dans les tranchées pour décourager les déserteurs » déclare Garth Till, dont le père, Willie, faisait partie de ces 14 prisonniers.

Des histoires similaires d’adventistes qui sont restés fidèles à l’observance du Sabbat et qui ont refusé de porter les armes viennent à la lumière seulement maintenant, 100 ans après. Plus de 65 millions de soldats ont combattu pendant la Première Guerre Mondiale. Plus de 8,5 millions sont morts et 21 autres millions ont été blessés. Les historiens ont décrit la guerre de 14-18 comme horrible, l’effet des armes modernes combinées à des tactiques sans cesse modernisées.

Pour leur part, cependant, les soldats adventistes ont expérimenté une autre sorte d’horreur dans les mains de leurs compatriotes. Déterminés à garder le Sabbat et à ne pas porter d’armes, ils ont été battus, affamés, et forcés à nettoyer les latrines sans aucun équipement. Ils étaient punis avec la « crucifixion horrible » qui consistait à attacher les soldats avec des menottes en fer à une roue d’un char ou à un autre objet pendant des heures, à la chaleur du soleil.

Après la guerre, plusieurs adventistes ont refusé de parler de leurs expériences, même à leurs familles. Mais les détails de leur courage et de leur dévotion pour Dieu émergent lentement au travers de la découverte de rares lettres écrites, une poignée d’articles publiés, et des entretiens avec des membres survivants de leurs familles.

Des délégués de l’Eglise adventiste, rassemblés à Londres pour une rencontre de travail importante le même week-end du début de la guerre de 1914, n’avaient aucune idée de ce que les jeunes adventistes allaient affronter. Dans une prière spéciale, les délégués ont prié pour que « les forces de la guerre soit retenues en Europe et que les vies de leurs frères et les intérêts de la cause soient divinement gardées » selon un article du Messager Adventiste Britannique publié en 1992 pour son numéro spécial de 100ème anniversaire.

Les délégués ont eu raison de prier.

Alors que la Première Guerre Mondiale faisait rage, le gouvernement britannique a eu besoin de plusieurs milliers de troupes pour combattre dans les tranchées, et environ 130 adventistes ont été engagés entre 1916 et 1918.

Parmi les premiers appelés, les 14 étudiants de Stanborough. Les jeunes hommes ont été engagés dans le 3ème Corps Non-Combattants dans les tranchées de de Bedford le 23 mai 1916, puis envoyés en France.

Malgré le statut « non-combattants » de leur unité militaire, les adventistes ont fait face à des problèmes, avant même d’arriver en France. Sur le bateau, on leur a donné des armes, mais ils ont refusé de les porter.

En atteignant le port français du Havre, le sergent a séparé les adventistes du reste des troupes, et les a forcés à rester debout sur un côté des docks. Ensuite, il a ordonné au plus petit et au plus fort des adventistes, qu’il soupçonnait être le maillon fort, de porter de larges blocs de pierre d’un côte à l’autre des docks, et quand il avait fini, il devait les ramener à leur point de départ.

Le sergent, cependant, a rapidement adouci ses positions sur ordre d’un supérieur, un colonel qui a visité les adventistes un soir et leur a posé des questions sur leur travail avant d’être incorporés dans l’armée ainsi que sur leur religion.

« En apprenant que nous étions adventistes du septième jour, les officiers nous ont posés des questions sur nos singulières croyances et nos objections à la guerre. Se tournant vers notre sergent, le colonel a dit : « Veillez à ce que ces hommes soient libérés de tout travail dès le coucher du soleil le vendredi jusqu’au coucher du soleil le samedi, » a écrit le soldat H. W. Lowe dans une lettre datée du 28 mai 1916.

« Quel soulagement ces mots nous ont apportés à tous » dit Lowe. « Gardez à l’esprit que nous avons reçu la chose que nous désirions, avant même de l’avoir demandée. Nous croyons que Dieu a été extrêmement bon envers nous tous. »

Les 18 mois suivants sont passés plus doucement. Les adventistes travaillaient principalement à la logistique, chargeant et déchargeant les navires aux docks du Havre ou ailleurs.

Mais un nouvel officier a pris le commandement en novembre 1917 et a déclaré que le travail pendant le Sabbat était obligatoire. Lorsque les adventistes ont refusé de travailler, il les a placés en cour martiale et condamnés à six mois de travaux forcés à la la prison militaire N°3 au Havre.

« La routine de la prison était très rigoureuse et s’appuyait sur un dispositif psychologique de manière contrôler la résistance de beaucoup d’hommes », a écrit Lowe quelques années plus tard. 1

À la porte de la prison, les gardiens ont confisqué les Bibles de tous les prisonniers. Mais un d’entre eux a réussi à cacher une copie de l’évangile de Jean, que le groupe a divisé et enroulé pour les cacher dans leurs casquettes.

Les gardes n’étaient pas guidés par la générosité ni la bonté humaine

Les adventistes étaient isolés les uns des autres, forcés à travailler de longues heures et deux fois plus vite. Ils étaient sévèrement punis s’ils prenaient du retard, si le travail n’était pas fini dans les temps.

Lowe dit : « Les gardes n’étaient pas guidés par la générosité ni la bonté humaine lorsqu’ils administraient ces punitions terribles » dit-il. « Parfois, un homme restait attaché à une roue dans une position de crucifixion pendant des heures en plein soleil. Tous les prisonniers étaient terrifiés par ce qu’ils appelaient la ‘crucifixion’ ».

Quarante ans plus tard, en réponse à un jeune qui lui posait des questions sur son expérience, un autre prisonnier adventiste, Worsley W. Armstrong, a dit : « Je ne vais pas rentrer dans les détails sur les traitements horribles que nous avons subi, mais ce que je peux dire c’est que chacun d’entre nous a été jeté dans une petite cellule, à peu près de 7 pieds sur 4, avec des murs en fer et le sol en béton. C’était le milieu de l’hiver. Après chaque punition, nos mains étaient placées derrière notre dos et attachées sous forme d’un huit, c’ était très douloureux. »

Armstrong a développé une maladie du cœur en prison et est passé par de sérieuses complications le restant de sa vie, due à son incarcération.

Un troisième prisonnier adventiste, Alfred F. Bird, est mort prématurément en 1944, en partie à cause de la maladie causée par le temps passé en prison. Sa fille a dit dans une interview que les marques de fer laissées dans ses poignets étaient visible jusqu’au jour de sa mort.

On ne sait pas vraiment comment les autorités adventistes d’Angleterre ont été mises au courant des mauvais traitements subis par les prisonniers adventistes. L’alerte a pu venir d’un aumônier qui officiait des cultes en prison. Un jour, alors qu’il déambulait dans la prison, il a entendu des cris déchirants provenant des cellules. Il s’est arrêté et à demander à voir les adventistes. Sa requête a été refusée, et il n’a plus eu la permission de venir faire des cultes.

Lorsque les responsables adventistes ont fait appel à l’Office de la Guerre sur les traitements des prisonniers en janvier 1918, environ trois mois après leur emprisonnement, les autorités ont répliqué que les cas avaient déjà été traités et que les officiers coupables avaient été réprimandés ou recadrés.

Une rencontre des responsables adventistes et une investigation générale de leurs plaintes ont conduit à la relâche rapide des 14 militaires un mois plus tard.

Albert Penson, un des 14, a dit qu’ils marchaient hors de la prison « avec le cœur les plus légers du monde, invaincus et incassables, malgré les marques visibles sur chacun d’eux. »

« Ils nous ont donnés trois jours de ration, nos affaires personnelles et nous ont presque chassés de la prison sous escorte avec leurs fusils et baïonnettes », décrit-il dans un article publié en 1974. 2

Après avoir été entendus par le Tribunal Central, les adventistes ont été libérés de l’armée et ensuite de la prison civile, transférés dans le Centre de Travail de Knutsford. Les 14 hommes ont été libérés en juillet 1918. La guerre a fini le 11 novembre 1918.

Plusieurs anciens prisonniers ont ensuite travaillé comme responsables pour l’Eglise adventiste et sont devenus des orateurs pour les droits des objecteurs de conscience lorsque la conscription est réapparue à la 2ème Guerre Mondiale.

Leur premier Sabbat en prison

Ces 14 jeunes adventistes de la Prison Militaire N°3 n’ont jamais oublié leur premier Sabbat sur place, le jour où ils ont célébré le Sabbat en déposant leurs outils de travail le vendredi à 16h.00.

Selon une lettre d’Armstrong datant de 1957, voilà ce qui s’est passé :
« Quand le Sabbat matin est arrivé, je me souviens d’avoir entendu la porte de la cellule à ma droite s’ouvrir et le sergent donner des ordres à un de nos jeunes d’aller travailler. Je ne pouvais pas entendre la réponse, mais je l’ai entendu quitter la cellule et la porte a été verrouillée.
La même chose s’est passée avec la cellule de l’autre côté de la mienne. J’ai entendu d’autres portes s’ouvrir et se refermer de la même manière, et finalement la porte de ma cellule s’est ouverte et j’ai reçu l’ordre d’aller travailler. J’ai refusé de le faire, d’une manière courtoise, en expliquant encore une fois la raison de mon refus. Je m’attendais à être battu… mais à ma surprise, le sergent était presque aimable. Il m’a dit de ne pas être fou, que tous les autres hommes avaient pris en considération ses ordres et étaient aller travailler comme des bons anglais le feraient, et que j’aurais plus de problèmes si je m’entêtais.

Cette nouvelle, bien-sûr, m’a surpris, je pouvais difficilement le croire, mais je me suis rappelé le compromis pris : quoi que les autres feraient, je resterais fidèle à la vérité de Dieu. Je devais réunir tous mes efforts pour essayer de comprendre la mentalité de ce sergent brutal. J’ai appris plus tard, que tous les jeunes étaient restés fidèles, dans leurs cellules.

L’attitude de ce sergent a brusquement changé lorsqu’Armstrong a refusé de travailler, et l’inévitable passage à tabac a suivi. Mais ce n’était pas la fin de l’histoire.

Armstrong continue : « Peu de temps après, dans un corridor, j’ai entendu quelqu’un siffler un hymne très connu – même si je ne me souviens pas de quel cantique il s’agit. J’étais surpris de l’entendre, car siffler ou chanter était perçu comme un acte de subordination. Mais à ma surprise, j’ai entendu quelqu’un chanter accompagnant le sifflement. En question de secondes, plusieurs personnes ont commencé à chanter ce cantique, je me suis joint à eux spontanément.

Ce chant nous a apporté un merveilleux réconfort et une force alors que nous étions dans cette prison. Il a aussi eu en effet sur le sergent et les autres officiers qui ont afflué dans le couloir et ne savaient pas quoi faire. Ils sont restés subjugués, et nous avons fini ce cantique dans une atmosphère de calme absolu. »

Au milieu des horreurs de la prison auxquelles ils ont fait face, ils se souviennent de ce moment. Même quarante ans plus tard, Armstrong pouvait dire avec clarté : « Il y avait quelque chose dans ce cantique, et aussi dans la façon dont il a été chanté, qui a touché ces hommes violents, violents à l’extrême. Et malgré les persécutions que nous avons endurées plus tard, je pense que ces hommes ont eu plus de respect pour nous après qu’ils nous aient entendus chanter. »

Victor Hubert a fait plusieurs recherches sur les adventistes qui ont été appelés sous les drapeaux durant la Première Guerre Mondiale. Alors qu’il travaillait, il a appris que l’un des 14 prisonniers, Willie G. Till, était son grand-oncle. Plus d’informations sur les recherches d’Hubert et un film documentaire, « Un cas de Conscience » sont sur le site adventist.org.uk/ww1.

 

1 Article dans le Messager Adventiste Britannique, 1973

2 Messager Adventiste Britannique